Pour Leila

Pour commencer la saison, j’aimerais vous raconter une petite histoire sur Leila, mon amie de trois ans, qui nous permettra d’apprendre à la connaître et de voir comment elle fait de la musique. Je partagerai également quelques réflexions sur la manière d’animer la musique créative chez toutes sortes de gens.

Pour Leila

J’ai encore perdu mes mitaines. Je les perds toujours. Sauf que cette fois-ci, il fait -33°. Je suis en train de regarder Leila jouer dans la neige dans la cour de la garderie, les mains gelées par le froid. Impossible que je sois venue sans mes mitaines, je m’en serais rendu compte. Ils doivent être à l’intérieur.

« Leila, j’ai perdu mes mitaines. Peux-tu m’aider à les retrouver? »

Leila me regarde sans comprendre et se remet à creuser dans la neige. Moi non plus, je ne comprends pas. Mes mitaines sont énormes – ce sont de grosses mitaines noires qui remontent jusqu’aux coudes. Elles gardent mes mains bien au chaud quand il fait un froid glacial et sont très difficiles à perdre.

« J’ai perdu mes mitaines, Leila. Où sont-elles passées? »

Elle me regarde, toujours sans comprendre, mais j’ai maintenant son attention. Leila se préoccupe beaucoup de ce qui appartient à qui. Depuis qu’elle marche à quatre pattes, elle essaie toujours de m’amener mes affaires. Une fois, c’était mes chaussures, alors que je discutais avec sa mère dans le salon. Une autre fois, j’étais au beau milieu d’une grosse soirée, et elle m’a apporté mon manteau. Un jour, elle m’a même amené mon sac à dos, qui pèse presque autant qu’elle, en le traînant avec détermination.

Je lui demande son aide, et je suis sérieuse. Je ne veux pas traverser la ville dans ce froid sans mes mitaines. Je les ai cherchées partout dans la garderie. Même les employés de la garderie les ont cherchées, mais personne ne les a trouvées.

« Mes mitaines, Leila, où sont-elles passées? » Elle me regarde et fait le geste que font tous les enfants de trois ans pour dire « je ne sais pas », puis se met à chercher de tous côtés, sans succès. Nous décidons ensuite de retourner à la garderie pour chercher à l’intérieur. Dans le froid hivernal, la neige craque sous nos bottes. Quand j’ouvre la porte de la garderie, c’est un courant d’air chaud qui nous accueille. Mes lunettes s’embuent et je ne vois plus rien.

« Où est-ce que mes mitaines pourraient bien être, Leila? J’ai regardé partout », je lui dis en essuyant mes lunettes. Une fois que je les remets, je vois Leila qui tient mes mitaines, un grand sourire au visage.

« Leila, tu les as trouvées! Où étaient-elles? »

« Elles étaient juste là, Louise! Juste là. » Elle les garde pendant que nous sortons de la garderie, que je la mets dans sa poussette, que je me bats avec la fichue ceinture de la poussette, que je lui donne son goûter. Elle me regarde une fois que nous sommes prêtes à partir : « À ton tour, Louise. Mets tes mitaines. Youpi! »

Tout ça de mon ami de 3 ans qui vient juste d’apprendre à prononcer mon nom au complet (« Lou-ise ») il y a deux semaines. Elle s’occupe de moi. Elle prend soin de moi du mieux qu’elle peut, en m’apportant mes mitaines, en gardant mes mains au chaud, en m’encourageant.

Cette histoire montre pourquoi il faut porter une attention particulière aux gens avec qui nous interagissons pour reconnaître leurs forces et leurs champs d’intérêt. Dans le cas de Leila, non seulement elle fait bien des choses mieux que moi (et pas seulement surveiller mes mitaines), elle est l’une des meilleures improvisatrices que je connaisse. Depuis sa naissance, elle explore le potentiel sonore de tous les objets qu’elle trouve, que ce soit en grattant les surfaces ou les tissus avec ses ongles ou en faisant du « mixage » en temps réel avec des jouets sonores. Posez une guitare électrique sur le sol pour qu’elle puisse la jouer, et elle créera des sons qu’un professionnel ne saurait reproduire. Je pourrais facilement me dire que Leila « ne sait rien » parce qu’elle a trois ans, mais ce serait passer à côté de toutes les choses qu’elle fait déjà très habilement.

Lorsque j’entre dans une pièce remplie de gens prêts à faire de la musique, je fais de mon mieux pour ne pas oublier que les gens sont toujours plus profonds qu’on ne l’imagine, et qu’il faut avant tout éviter de les sous-estimer. Je me pose une série de questions : Qui sont ces gens? Quelles connaissances ont-ils, qu’est-ce qu’ils aiment? Quelles sont les compétences qu’ils ont perfectionnées et dont ils sont fiers? De quelle façon comprennent-ils le sujet qui nous occupe et les sujets reliés? Les comprennent-ils de la même manière que moi ou pas? Que puis-je apprendre d’eux? Quelle est la meilleure manière de faire de la musique ensemble?

Bonne saison à tous!

 

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